jeudi 5 juillet 2018

Gunma, pays de la soie

Il y a quelques mois, j'ai lu un compte-rendu de voyage à Kiryu, une ville du centre du Japon qui faisait autrefois partie de la route de la soie. J'en ai parlé à Tetsu et il a tout de suite dit: "Kiryu, c'est dans Gunma, donc à 2-3 heures de voiture de Tokyo. On ira bientôt, si tu veux!".
Si je veux? Évidemment!




Donc voilà, on a cherché un ryokan (auberge japonaise) dans la région et on a choisi un ryokan à Shibukawa, à une heure environ en voiture de Kiryu. Je reviendrai sur le ryokan plus tard, mais à propos de Shibukawa, on lit sur Wikipedia: "Shibukawa is at a central point (36°29′ N, 139°00′ E) of the Japanese archipelago and is thus known as the Bellybutton of Japan (日本のおへそ nihon no oheso) ".

Kiryu, et même Gunma en général, est un centre historique de la production de soie au Japon. On y a retrouvé un document datant du 8e siècle prouvant qu'à cette époque, la région payait ses taxes à la capitale en soie. Ça en fait l'endroit au Japon pour lequel on a la trace historique la plus ancienne concernant la production de soie.

À Kiryu, je voulais absolument visiter une manufacture de textile, ou plus exactement, vue ma passion pour les kimono, un endroit ou l'on produit des obi brodés selon la technique locale, "kiryu orimono". J'ai opté pour un des deux endroits présentés dans l'article que j'avais lu, et nous avons réservé pour une visite de la manufacture Goto orimono. Je ne l'ai pas regretté!

L'endroit était un peu dur à trouver, dans une dédale de rues étroites, mais nous avons finalement garé la voiture devant la porte ou un vieil homme nous attendait, comme s'il était immunisé à la chaleur - à Gunma, il fait toujours plus chaud qu'à Tokyo: 38 celsius, ce jour-là.



Le monsieur, dans les 80 ans, nous a expliqué que la manufacture appartient à sa famille et qu'il a grandi sur les lieux. Le bâtiment original a été érigé pendant l'ère Meiji (fin du 19e siècle) et modifié à plusieurs reprises: le bâtiment actuel consiste d'une petite partie de la façade originale, puis d'une partie rénovée au début de l'ère Showa. Les machines datent surtout de l'ère Taisho (années 1910-1920).



Autrefois, on faisait la teinture de la soie sur place, mais ce n'est plus le cas. La partie du bâtiment dédiée à la teinture existe encore cependant et le monsieur nous racontait ses souvenirs d'enfance à regarder les gens travailler.



La partie avec les métiers à tisser est énorme et entièrement faite de bois, avec un plafond haut et des poulies, des rails sur lesquelles sont montées les parties supérieures des métiers à tisser Jacquard. C'est très impressionnant! L'architecture est pensée en fonction des heures de travail et de la luminosité, puisque les employées doivent bien discerner les fils et faire attention aux couleurs. Lors de notre visite, personne ne travaillait, mais 4 postes étaient préparés, avec des obi commencés. Je n'ai pas posée la question, mais j'imagine que la production est ralentie à un point tel que personne ne peut être employé à temps plein (alors qu'il y a au moins une dizaine de métiers à tisser).
D'ailleurs, les 4 ouvrages en cours étaient de riches obi de soie et de fils d'or et d'argent (véritable - c'est une question que les gens posent souvent), tous pour enfants: des obi pour le "shichi-go-san", une cérémonie fêtée lorsque les enfants atteignent 3 et 7 ans (filles) et 5 ans (garçons). En fait, je n'ai jamais entendu parler de gens qui achètent le costume du shichi-go-san: ce sont plutôt des boutiques spécialisées en kimono qui les louent, car une pièce est bien trop couteuse pour être achetée par un particulier, en plus pour un usage unique.





Les clients de la manufacture sont donc des particuliers ou des entreprises prêtes à payer très cher pour une pièce unique faite de soie japonaise de haute qualité et produite dans une manufacture historique utilisant des métiers semi-automatisés (la machine tisse selon la carte, mais la tisserande supervise l'ouvrage attentivement et fait une partie des mouvements nécessaires). Ce n'est pas pour rien qu'il y a une ancienne expression japonaise pour dire que dans cette région, une femme gagne un meilleur salaire que son mari (puisque seulement les femmes peuvent travailler au métier à tisser).










Il n'y a pas que des particuliers riches et des entreprises, en fait, qui commandent des obi de Goto orimono: en plus d'utiliser les lieux pour plusieurs tournages (à cause du look Taisho-Showa des bâtiments), plusieurs productions ont commandé des obi fabriqués sur place. C'est le cas de la production Sayuri, pour laquelle on a tissé de riches Maru-obi (obi de maiko).

Les énormes maru-obi

Des hanhaba obi, le type le plus étroit de obi.

Rouleaux de tissus brodés


La visite de la manufacture Goto orimono fut vraiment un plaisir, malgré la chaleur intense! Même Tetsu, qui n'a aucun intérêt pour les kimono, a beaucoup apprécié, surtout pour les descriptions historiques.
D'ailleurs, tout ça aurait bien pu ne pas survivre à l'histoire, puisque apparemment les Américains avaient prévu cibler Kiryu pour leurs bombardements le 15 août 1945. Eh oui, le jour ou l'empereur a annoncé que le Japon acceptait les conditions de la déclaration de Potsdam, donc la fin effective de la guerre...

Suite du voyage dans un billet à venir...

***


lundi 2 avril 2018

Le retour du printemps

Le printemps est de retour! 24 celsius de jour, depuis une semaine!

Des photos prises aujourd'hui...























mardi 23 janvier 2018

Grosse neige à Tokyo!


" Yuta, éloigne-toi du bonhomme de neige, la dame veut prendre une photo. Elle n'a probablement jamais vu autant de neige dans sa vie. "
...
...
Hahahahahahahahahahahahahahahahahahahahaha!



Hier il y a eu une grosse tempête de neige à Tokyo, près de chez moi il y avait une trentaine de centimètres de neige au sol ce matin, mais ça fond vite. Heureusement, parce qu'à Tokyo dans la majorité des municipalités, il n'y a pas d'argent pour le déneigement, donc c'est au citoyens de déneiger la rue eux-mêmes, s'ils y tiennent.

Ça fait des grosses flaques profondes partout.

Ceci dit, je me sentais comme une pro parce que sur la rue j'étais la seule à marcher normalement. Ben oui toi, 24 ans de vie passée au Québec, 6 mois de neige par année, ça fait genre 12 ans d'expérience quotidienne! Oh ho!







samedi 2 septembre 2017

J'aime Yumi Katsura





Connaissez-vous la créatrice de mode Yumi Katsura?
Si vous tapez son nom dans un moteur de recherche, vous tomberez surtout sur des photos de robes de mariée, mais en fait Yumi Katsura se distingue selon moi beaucoup plus par ses créations non-nuptiales inspirées de l'art japonais, sa collection Yumi Yuzen, présentée depuis quelques années dans le circuit haute-couture/prêt-à-porter, un vrai délice pour les yeux.

Yumi Katsura est née à Tokyo en 1932 et a étudié la couture à Paris après avoir terminé ses études supérieures au Japon, partageant, selon Wikipédia, l'univers de grands créateurs comme Balmain, Yves Saint Laurent, Pierre Cardin... 

Ça c'est impressionnant, mais ce n'est pas ce qui m'intéresse. Il est très difficile d'avoir accès à des archives photo des collections plus anciennes de Katsura mais il semble qu'en parallèle à sa carrière de designer de robes nuptiales (la plus connue au Japon, apparemment), elle se soit intéressée de plus en plus au kimono et aux techniques artisanales traditionnelles. Elle n'a probablement pas vraiment eu le choix, en fait, puisque plusieurs couples optent encore pour le mariage en kimono et que business oblige il fallait offrir cette option à la clientèle.

Dès 2003, Yumi Katsura commence à présenter à Paris et à Rome des collections non-nuptiales inspirées par l'art et l'artisanat japonais. Robes cocktail en yuzen sur soie (le yuzen est une technique pour le teinture de motifs extrêmement détaillés, utilisée pour les kimonos), tenues de soirée dorées inspirées des peintures de l'école Rimpa. Et même, dans sa collection automne-hiver 2017-2018, deux manteaux sport (celui pour femme est à 1:11 dans le vidéo ci-haut) avec manches et col de kimono (gasp).


Quand ma mère m'a rendu visite en mai dernier, nous avons essayé de visiter l'exposition retrospective de Yayoi Kusama (My Eternal Soul, quel beau titre) au National Art Center mais avons vite découvert qu'une semaine avant la fin de l'expo, la file d'attente pour entrer au musée était de plus de deux heures --et celle pour entrer à la boutique du musée? 30 minutes!... Sous la pluie, ce n'était pas une option vraiment intéressante, même si une file de 500 mètres de gens était d'avis contraire.

Nous avons donc marché dans le quartier et sommes tombées sur la fameuse boutique de Yumi Katsura, par hasard. Je m'étais renseignée plusieurs fois sur le web mais comme à mon habitude je ne suis vraiment pas à l'aise d'entrer dans une boutique haut-de-gamme, je ne m'étais jamais décidée à m'y rendre.
Ça et que même en faisant beaucoup de recherches sur le web, je ne trouvais pas d'info sur les prix, qu'évidemment on imagine bien élevés...

J'ai demandé à ma mère si ça la dérangerait d'y entrer avec moi. Elle était partante, surtout qu'il y avait un café au deuxième étage: "On va faire semblant d'être une famille de péteuses riches, Ariane! Prout prout ça sent la madame d'Outremont!". 

C'est beeeeeaaaau.
Après avoir bu notre café, j'ai pris mon courage à deux mains et nous sommes montées à l'étage de la collection soirée (elle est nommée comme ça dans la boutique, cependant que la collection contienne des robes soleil et autres vêtements moins formels). Nous étions les seules à l'étage et évidemment les vendeuses se sont jetées sur nous, quoi qu'avec un peu de gêne puisqu'elles ne savaient pas si nous comprenions le japonais. J'avais peur de prendre un cintre ou de regarder trop longuement une pièce, peur qu'on me propose de l'essayer et que ce soit trop cher mais j'ai fini par montrer ma vraie nature (en tout cas, celle de mon porte-feuille) et plonger ma main loin loin loin dans une robe pour en ressortir l'étiquette avec le prix ("ben non, c'est juste pour vérifier les matériaux").

Pour ceux que ça intéresse, une robe de soirée: 100,000 yens avant taxes (1125 dollars canadiens), ce qui me paraît "raisonnable" vue la très grande qualité des matériaux et du travail, sans compter l'originalité des pièces. Évidemment, si vous êtes comme mon mari, qui trouve qu'un jeans à 30$ chez Uniqlo, c'est du vol...

Résumé: j'aimerais un jour avoir assez d'argent pour me permettre une folie...
Hahaha...

D'ici là, mes pièces préférées de la collection automne/hiver 2017-2018:


Les imprimés de l'éléphant de Towaraya Sotatsu (peintre du 17e siècle) et boucle rappelant le obi noué en papillon.


Robe dont la partie inférieure intègre des volants rappelant les manches d'un kimono, peut-être que l'effet voulu est celui d'un kimono chic noué à la taille.


Le fameux manteau d'hiver avec col et manches de kimono.


La robe calligraphiée.



Toutes les photos proviennent du Vogue UK.

Le site japonais de Yumi Katsura présente un historique en photo de la carrière de Yumi Katsura.




mardi 29 août 2017

La démission


« Ah, c’est comme dans le livre d’Amélie Nothomb! Tu sais de quoi je parle, hein? »


Oui, je sais. 
Stupeur et Tremblements. 
Et ces temps-ci je me dis que je devrais le relire. 
Les gens qui me connaissent bien savent qu’il y a quelque chose qui me dérange dans l’approche de Nothomb et que je n'aime pas quand on tire un parallèle entre ses histoires et « la vie au Japon ». Bien sûr, je comprends le procédé littéraire, le récit de vie romancé on ne sait pas où, l’autofiction avant que le mot ne devienne à la mode. J’aime juste pas que les gens prennent ça « pour du cash ».

Je parlais de mes histoires de travail à un ami bédéiste l’autre jour et il s’est exclamé: « Tu devrais raconter cette histoire! ». Mais je n’ai ni le talent ni le temps ni l’envie de ruminer mes dernières années à travailler pour une compagnie « noire » au Japon, une compagnie reconnue comme étant un mauvais employeur…


Et puis la réaction de tout le monde serait la même: « Ah, c’est comme dans le livre d’Amélie Nothomb! ».
Sauf que selon le souvenir que j’en garde, la narratrice du roman est humiliée, pratiquement torturée psychologiquement par un duo de personnages pervers; une collègue et un chef, si je me souviens bien. Ou peut-être que ma mémoire fait défaut et que ce n’est qu’un roman sur une Belge frustrée de nettoyer les toilettes au Japon (mais si personne ne les lave..!).

Je ne suis pas humiliée par quiconque, je n’ai pas été torturée, rassurez-vous. La plupart de mes patrons directs ont été corrects ou bien médiocres mais gentils (j’ai changé de directeur 7 fois en 4 ans). Par exemple, mon patron actuel est un mou-mais-fier qui ment pour rentrer plus tôt chez lui le soir et qui avoue à moitié n’écouter que d’une oreille quand ses patrons lui parlent. Inoffensif. 

Ce que je dirai par contre c’est que nous avons tous nos limites, mentales et physiques. Je voudrais pouvoir annoncer que je quitte mon emploi simplement parce que « je veux faire autre chose », mais peut-être qu’avant de tout oublier et mettre derrière moi, je voudrais rendre mon expérience utile à d’autres…


Vous reconnaissez-vous?
  1. À l’embauche, le travail vous paraissait demandant mais vous aviez l’énergie et la motivation pour tout surmonter! Sans porter des lunettes roses, vous étiez quand même capable de dire des absurdités du genre: « ah, mais pas de problème! Je vais faire une quinzaine de minutes supplémentaires pas payées chaque jour pour finir XYZ tâche! » (qui, bizarrement, est demandée quotidiennement alors qu’il n’y a aucune case horaire disponible pour que ce soit possible de la finir pendant les heures payées). Les employés plus expérimentés vous détestaient déjà un peu d’avoir dit ça, et oh combien vous les comprendriez plus tard!…
  2. Après 2 semaines de boulot, vous êtes à un point d’épuisement physique tel que vous dormez à table chaque soir, au souper.
  3. Mais c’est pas grave et vous avez un « high » surhumain parce que vous avez rencontrée l’âme soeur et que vous êtes capable de pas trop réfléchir au travail! Wouhou! De toute façon, les patrons disent du bien de vous, vous allez bien avoir une promotion à la fin de votre contrat, right?
  4. Après un an, votre patron vous montre votre nouveau contrat et c’est vraaaaaaaiment pas ce à quoi vous vous attendiez, mais il vous dit honnêtement qu’il a eu toutes les misères du monde à convaincre la direction d’augmenter votre salaire. Oh, et on vous avait dit à l’embauche qu’on vous plaçait dans un poste et un lieu de travail connu comme étant particulièrement difficile au sein de la compagnie mais que vous seriez rapidement récompensée parce que vos conditions sont reconnues comme étant les plus pénibles dans l'entreprise.
  5. Pas trop le moral et vous commencez à être un peu mémère amère avec les collègues. 
  6. En plus, vous vous sentez constamment surveillée par des superviseurs. Une dans votre lieu de travail qui est "rétentive anale", comme dirait Freud, les autres qui vous confirment que Big Brother is watching you en montrant aux réunions mensuelles des vidéos de vos collègues filmés à leur insu en train de faire une gaffe. À quand votre tour?
  7.  Deuxième renouvellement de contrat. Même chose que la première fois, sans la surprise. Vous suppliez votre patron qu’au moins, si on ne vous donne pas mieux côté conditions, qu’on vous envoie dans un poste différent. Il vous demande d’attendre et il a la gentillesse, avec un autre ami en position de faire des pressions dans la compagnie, d’essayer d’exaucer votre voeu.
  8. Vous êtes décidément vraiment amère et ça parait un peu dans votre travail. Mais c’est pas grave parce que vos collègues le sont encore plus que vous. 
  9. Numéro 9 est censuré dans ce récit sur avis légal. Et parce que vous voulez quand même trouver un autre emploi un jour.
  10. Vous êtes transférée dans un nouveau lieu de travail qui est tellement plus plaisant et moins stressant que vos deux années précédentes, que vous vous demandez pourquoi vous avez souffert deux ans sans vous plaindre plus fort. Vous saviez que ce genre de poste existait, mais on vous faisait croire qu’il était réservé à des élus de la médiocrité, à des employés sans talent qui n’avaient pas votre potentiel — vous, on vous gardait la crème de la crème des postes chiants parce qu’on croyait si fort en vous! (pour le même salaire que les autres…)
  11. Ceci dit, votre travail est quand même extrêmement demandant physiquement et mentalement. Et il est toujours aussi important que vous respectiez des règles du genre: interdit de s’asseoir pendant les heures de travail, interdit de boire dans la salle de travail (que vous ne pouvez quitter qu’à quelques rares moments dans vos huit heures de travail).
  12. Au renouvellement de contrat, votre nouveau patron cool-mou (qui fait du harcèlement sexuel intense à une de vos collègues) vous dit que la compagnie ne peut pas vous accorder de hausse salariale. La raison: vous avez déjà le salaire le plus élevé de la compagnie en ce qui a trait à vos fonctions. Évidemment la compagnie veut vous garder, mais si vous voulez « à tout prix » une hausse, il faut postuler pour un changement de fonction et occuper un poste que vous ne voudriez jamais faire.
  13. Vous démissionnez.
  14. La direction des ressources humaines vous convainc de rester car on met au point un nouveau système de promotion. Les chiffres sont intéressants, vous n’auriez pas vraiment de tâches ajoutées et avec votre expérience il est certain que vous passeriez l’examen. Vous restez.
  15. Entre temps un nouveau système de réunions mensuelles est mis sur pied par une nouvelle équipe. Pendant la réunion, les noms des employés sont tirés au sort pour aller faire des présentations sans préparation devant les 70 personnes réunies dans la pièce. Les portes sont verrouillées de l’extérieur pendant ces réunions de 3 heures pour empêcher les « impolis qui vont aux toilettes » de sortir. Un enragé vous prévient (en gueulant presque) de la seule position assise acceptable (les deux pieds au sol, le dos droit et les avant-bras sur le bureau) dans cette pièce et que vous êtes filmés et photographiés en ce lieu. « N’oubliez pas, surtout si vous appliquez pour la promotion… ».
  16. Examens, entrevue, évaluation: tout est terminé et réussi avec une excellente note. Bravo! Vous obtenez la promotion! 
  17. DÉMISSION POUR VRAI.
  18. Fin


Qu’est-ce qui cloche dans cette histoire?
Dans mes moments de détresse, je suis revenue en pensée dans mon enfance. Vous vous rappelez des fables illustrées de La Fontaine qu’on nous faisait lire? 
 Vous rappelez-vous de celle-ci?


Le Chêne et le Roseau


Le Chêne un jour dit au Roseau :
"Vous avez bien sujet d'accuser la Nature ;
Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent, qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau,
Vous oblige à baisser la tête :
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr.
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l'orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des Royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.
- Votre compassion, lui répondit l'Arbuste,
Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci.
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables.
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. "Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L'Arbre tient bon ; le Roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au Ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l'Empire des Morts.




Elle m’aurait été beaucoup plus utile à apprendre par coeur que la philosophie corporative de la compagnie.

Je la prend en ce sens: qu’à force de se dire qu’on est fort, qu’on est capable, qu’on aura notre récompense au bout — une augmentation après un an, un bonus, une promotion, un collègue qu’on aime pas qui va finir par partir, la retraite, etc.— on accepte une situation qui nous est personnellement intenable au quotidien. Ça affecte le moral, le sommeil, l’alimentation, la santé, la vie sociale, et finalement notre personnalité et ce qu’on a vraiment envie d’être et de vivre.

Pliez au vent, pliez aux imprévus de la vie, acceptez de ne pas être un élément fixe dans un décor qui ne change jamais.

Moi, je m'en vais courir dans le vent!


lundi 29 août 2016

Kimono: deuxième leçon

[Pour alléger le texte, j'utiliserai désormais l'expression "kitsuke" pour signifier le port du kimono]

Mon matériel de kitsuke

34 degrés celsius. Je sonne à la porte de la prof de kimono, entourée par les bambous dans son minuscule jardin. Elle ouvre, vêtue d’un kimono sur lequel aucun obi n’est attaché: «J’essaie de ressentir la même température que toi pour commencer le cours», dit-elle.

Avant d’avoir pris les cours je n’aurais pas compris, mais maintenant je sais à quel point IL FAIT CHAUD dans un kimono, même un kimono d’été ou un yukata. Heureusement, ma prof est une vraie amoureuse des kimonos sans être de ceux qui fixent sur les règles ; par exemple, en été elle me recommande de ne pas porter toutes les épaisseurs de sous-vêtements et de rembourrage qui devraient être portés normalement. Ça paraît évident mais...

Je crois avoir compris qu’il y a deux écoles de pensée dans le monde du kitsuke : les gens qui veulent porter le kimono pour le plaisir et qui souhaitent une renaissance générale de ce vêtement, puis au contraire les gens qui voient ça comme un «art exclusif» qui ne devrait être pratiqué qu’en respectant les règles strictes et le modèle conservateur.

Je me suis rendue à plusieurs boutiques de kimono pour acheter certains articles ces dernières semaines et j’ai deux exemples probants de ces écoles de pensée...

Type 1 : Le passionné enthousiaste

Chronologiquement, cette rencontre a eu lieu après celle du Type 2 que j’explique ci-bas, donc je me méfiais des vendeuses dans les boutiques de kimono et j’ai décidé de rentrer dans le magasin et de dire « Je cherche XYZ » très précisément, en cliente qui sait ce qu’elle veut. La jeune femme a sorti l’item d’un présentoir et m’a dit que c’était le modèle le plus vendu, j’ai dit « très bien, je le prends » et elle m’a fait asseoir à la table des commandes. En écrivant la facture, elle s’est mis à me poser les questions classiques: « Vous devez porter un kimono pour un évènement de quel genre?», «Vous savez mettre le kimono sans aide?», ce à quoi j’ai acquiescé et qui m’a valu une réaction de surprise de sa part. 
 «Vous venez d’ou?» et comme ça, elle est sortie du script ordinaire. Quand elle a posée la question : « Vous aimez les kimonos?» et que j’ai répondu que oui, je les adore, une étincelle est apparue dans ses yeux et elle s’est mis à parler de sa passion et à me demander de venir la voir des fois au magasin pour parler et lui montrer des photos. À la fin, elle a ajouté: « Je vous remercie d’avoir appris le kitsuke, c’est quelque chose qui n’intéresse plus grand monde, malheureusement».


Type 2 : Le conservateur (ou le rétentif anal; Bonjour Freud!)

Je regarde le présentoir des items décoratifs pour la ceinture obi dans la boutique d’une chaine connue de magasins de kimonos. Une jeune vendeuse vient me demander ce que je cherche. Je lui nomme les trois items que je compte acheter et lui explique la couleur de mon kimono et du obi pour qu’elle puisse me montrer les bons assortiments. Je lui montre les items du présentoir qui me plaisent. Elle me montre d’autres options dans les mêmes tons. Jusque là, ça va. Elle voit bien que je suis venue pour acheter, donc elle commence à me montrer d’autres accessoires. Je lui dit « oui, c’est beau » et elle répond « donc vous prenez ça aussi. » et je réponds que non, je trouve ça beau mais que c’est pas mon style. Elle me montre une autre option et je lui réponds poliment que je n’en veux pas. Elle se fâche, visiblement: « ah! mais madame, vous savez, on ne peut pas porter X [que je viens de lui acheter] sans porter un accessoire de ce genre, c’est IMPOSSIBLE!».  Quelques minutes plus tard, elle me refait le coup en me disant carrément que le style de kimono que je vais porter n’est « pas réglementaire » pour la saison, finalement. Je lui réponds fermement: « On m’a dit que dans un cadre informel, le kimono d’été peut-être porté jusqu’en fin septembre. C’est ce que je fais ».
Je voyais bien qu’elle se forçait pour sourire après ça, mais voyons donc! Tu vends un produit qui fait peur aux gens par sa complexité et quand une cliente vient te voir, tu lui fais le coup du « voyons madame, RESPECTEZ DONC LES REGLES». Ridicule.


En fait je crois que ces deux types de personne existent dans un peu tout, sports, arts ou loisirs qui nécessitent un brin de connaissances de base pour être pratiqués. Le problème dans le monde du kimono est que l’industrie est en déclin et que d’intimider les gens qui s’y intéressent n’aidera en rien les artisans dont les ventes baissent de plus en plus chaque année. C’est dommage.


Ceci dit, j’ai porté un kimono en public pour la première fois en revenant de mon cours et le plus difficile était de marcher, donc il faudra que je me pratique...


Pas parfait, mais déjà mieux que la semaine dernière. Avec un magnifique obi offert par ma prof.